Eric-Emmanuel Schmitt - Mea culpa
27 02 2003Il est temps que je répare une injustice que j’ai commise dans une chronique précédente. J’ai été injustement critique envers L’évangile selon Pilate de Eric-Emmanuel Schmitt. Même si je reste convaincu que sa vision du personnage de Jésus est triste et que son livre est une sorte d’évangile ‘pour les nuls’ (tous les sous-entendus des évangiles y sont clairement expliqués), les personnages et surtout, les interrogations sont très modernes. L’idée de revoir cette histoire à travers un personnage secondaire n’est pas originale, on la retrouve dans Simon le mage de Carrière ou Barrabas de Miche de Ghelderode. Mais quelle bonne idée de faire de Pilate le premier vrai chrétien :
Il n’y aura jamais qu’une seule génération de chrétiens : ceux qui auront vu Yéchoua ressuscité. Cette foi s’éteindra avec eux, à la première génération, lorsque se fermera les paupières du dernier vieillards qui aura dans sa mémoire le visage et la voix de Yéchoua vivant.
- Je ne serai donc jamais chrétien, Claudia. Car je n’ai rien vu, j’ai tout raté, je suis arrivé trop tard. Si je voulais croire, je devrais d’abord croire le témoignage des autres.
- Alors peut-être est-ce toi, le premier chrétien ?
Il insiste ainsi sur le fait que le doute est l’essence de la foi :
Donc, qu’ai-je vu ? Rien. Qu’ai-je compris ? Rien non plus, sinon que quelque chose pouvait échapper à ma compréhension. Dans l’affaire Yéchoua, j’ai essayé ce dernier mois de sauver la raison, la sauvé coûte que coûte contre le mystère, sauver la raison jusqu’à l’irraisonnable… J’ai échoué et compris qu’il existait de l’incompréhensible. Cela m’a rendu un peu moins arrogant, un peu plus ignorant. J’ai perdu des certitudes – la certitude de maîtriser ma vie, la certitude de saisir l’ordre du monde, la certitude de connaître les hommes tels qu’ils sont – mais qu’ai-je gagné ? Je m’en plains souvent à Claudia : auparavant, j’étais un Romain qui savait ; maintenant je suis un Roman qui doute. Elle rit. Elle bat des mains comme si je lui faisais un numéro de jongleur.
- Douter et croire sont la même chose, Pilate. Seule l’indifférence est athée.
Bien sur, si vous avez lu mes chroniques précédentes, vous connaissez mes appels incessants pour développer l’esprit critique et vous pouvez vous étonner que je sois touché par les propos de Pilate. On peut être critique et tolérant ; je respecte une foi intelligente plus que tout.
En ce qui me concerne, je considère les évangiles comme un magnifique récit écrit par des romanciers très intelligents. Un récit dont un des personnages dispose d’un pouvoir immense ; non pas celui de réaliser des miracles ou même de ressusciter, mais celui de connaître son propre destin. Comme le signale John Irving dans une postface de Une prière pour Owen :
Outre tous les miracles attribués à Jésus, il possède un pouvoir (divin ou surnaturel) qui m’impressionne toujours : il sait ce qu’il va lui arriver, sait que cela doit arriver – et qu’il ne pourra y échapper. Croyant ou non, cela devrait vous intéresser au Christ – en tant que héros. Il sait qu’il va être crucifié, il sait que ses propres disciples le trahiront, et pourtant il fait face – presque de bon cœur – à son destin préétabli.
Mais attention, ce n’est pas parce que j’aime cette idée que je crois au destin ! A nouveau, John Irving dit cela bien mieux que moi, toujours en parlant de Une prière pour Owen :
Ce roman signifie-t-il que je crois à la prédestination ? Non ; je ne crois pas aux notions abstraites. Mais en tant que romancier, je crois à la prédestination pour chaque personnage que je crée ; je ne commence jamais un roman sans savoir ce qui va arriver à tous les personnages ; c’est en ce sens que chacun de mes héros est prédestiné. Dans le cas d’Owen, je lui ai simplement prêté de la prescience que j’ai de tous mes protagonistes dans tous mes livres – et c’est cette préscience qui le « condamnera ».
Pour terminer, je voudrais insister sur le fait que c’est pour son style, son écriture qu’il faut lire Schmitt. Essayez l’un de ces pièces de théâtre comme Le visiteur ou l’excellent L’école du diable. Bonne lecture.
Permalien
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