Publié le mardi 5 février 2008

[création] L'AIR - Learning to fly…

05 02 2008

- " Bon, je saute ou pas ? "

Pas facile de se débrouiller dans la vie quand tu es fils unique, que tes parents se méfient de toi et que tu n’as que ton instinct comme allié.

Du haut de la branche, il n’en menait pas large le petit Chip. Il savait qu’il était conçu pour voler, conquérir les airs, surfer sur les courants (d’air), sentir le vent sur ses plumes. Mais – il y a toujours un ‘mais’ - c’est bien beau d’avoir des certitudes, d’entendre la petite voix intérieure qui vous dit que vous êtes fait pour cela, la destinée et des millions d’années d’évolution font bien pâle figure devant le vertige qui vous envahit lorsque vous plongez vos yeux dans le grand vide qui s’étend au delà du nid.

Chip recula prudemment jusqu’au centre du nid. Il réessayerait un peu plus tard.

Par malheur, il n’avait ni frère ni sœur auprès de qui demander conseil ou trouver un peu de courage. Il aurait bien aimé avoir un frère qui lui aurait lancé sur le ton de la provocation " T’as peur, espèce de poule mouillée ? ". Par bravade, il aurait alors sauté. Mais face à soi-même les doutes sont souvent plus tenaces.

Il avait bien essayé de demander conseils à ses parents mais ceux-ci ne lui adressaient presque plus la parole, maintenant qu’il les dépassait de deux têtes. Ils semblaient avoir peur.

Pourtant, son arrivée avait été un grand bonheur dans la famille Pinson.

Parmi tous les œufs de la nichée, il avait été le seul à survivre. Sans aucune raison apparente, les autres œufs avaient été expédiés par dessus bord et avaient terminés en omelette au pied de l’arbre.

Si sa mère avait alors reporté sur lui tous son amour. Son père, lui, l’avait regardé d’un drôle d’air.

- " Il ne me ressemble pas du tout ! ", avait-il tranché.

Il était vrai qu'il n’avais pas grand chose en commun avec ses parents. Il n’en avait pas fallu plus pour qu’éclate une crise au sein du couple. Lorsqu’il revenait le soir, saoul d’avoir trop mangé de raisins fermentés, il se lançait toujours dans la même rengaine.

- " Tu m’as trompé, avoue ! "

- " Mais je t’assure que non, mon chéri, tu sais bien que je t’aime trop ! ", répondait la maman en larme.

Le petit Chip, qui n’avait rien de petit, se faisait aussi discret que possible.

Mais le papa n’écoutait pas.

- " Avec qui ? Il a un peu la tête du merle qui nous apporte le courrier ! "

Ils ont quand même continué à le nourrir, s’épuisant à la tâche pour ne pas trop penser à la jalousie et au doute qui les rongeaient. Rapidement, il est apparu que Chip était un ‘costaud’ et rapidement, il a dépassé ses parents en taille et en poids. Ils étaient très déçu. Non seulement il étais obèse selon les critères de l’espèces mais en plus il avais une couleurs ternes et étais incapable de chanter correctement.

Il y a quelques heures, papa lui avait signifié qu’il était peut-être temps de partir.

- " Il est temps que tu quittes le nids. Et ne te sens pas obligé de repasser pour Noël ! "

C’est donc le cœur gros que Chip décida de tenter sa chance.

- " Adieu, mon cruel "

Il ferma les yeux et se jeta dans le vide.

Il tomba quelques instants, attendant le choc qui mettrait fin à sa misérable vie. Puis, comme par magie, ses ailes s’ouvrirent dans un claquement sec d’éventail et l’air s’engouffra, pris une nouvelle consistance, le poussant vers le haut. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il nageait dans un nouvel élément. Son cœur battait à tout rompre, ses poumons se gonflant et se dégonflant à un rythme nouveau.

Pour la première fois, il découvrait l’air. Pas celui qu’on respire, celui qu’on modèle à grand coup de battement d’ailes, celui qu’on domine. Comme des millions d’oiseaux avant lui, il commençait à vivre. Il oublia le nid, ses parents ingrats, sa vie solitaire et partit à la conquête du monde.

Lorsqu’il se posa sur une branche, il ressentit toute la plénitude de cet instant. Il ouvrit le bec et cria sa joie à la face du monde.

- " COUCOU "