[création] Mon père est un séducteur
25 12 20081. Myna
Comme beaucoup d’enfants, j’ai vécu dans l’ombre d’un géant. Un homme aux multiples succès, aux exploits sportifs, à une réussite sociale et professionnelle sans faille. Un homme que l’on aime au premier regard, capable de s’adapter à toutes les situations, tous les milieux. Mais mon père possédait une caractéristique peu commune. Mon père était un séducteur. Là où les autres parents bercent leur progéniture de conseils plus ou moins éclairés, mon père est l’homme des deux cents femmes. Celui qui avant de rencontrer ma mère à connu l’ivresse de l’amour sans nom et sans lendemain. Celui qui a su déclencher le désir et la passion en restant simplement lui-même. Mais mon père est toujours un séducteur. Les liens du mariage n’ont jamais su retenir le chasseur qui vit en lui et moi, je suis devenu le témoin privilégié, parfois le confident, souvent l’alibi de ses incartades. Je l’aime. J’aimerais pouvoir marcher sur ses traces. Mais je ne suis pas digne de son héritage. Je vois bien que je le déçois. Je m’appelle David, j’ai quinze ans et je suis sur la bonne voie pour finir vieux garçon.
Je déteste les dimanches. Je n’arrive pas à profiter de mes dernières heures de liberté sachant que le lendemain je retournerai à l’école. En plus, le lundi est le jour de la gym avec son lot de brimades et de moqueries. J’aimerais tellement ne plus être le plus petit de ma classe, ne plus avoir l’air d’avoir douze ans, ne plus être si timide. Je rêve souvent d’une nuit où mes prières seraient exaucées et où je renaîtrais dans la peau de Damien, le clown de la classe. Le jour ou les filles s’amuseraient de mes facéties. Mais chaque lundi, c’est la même rengaine. Au mieux, je suis anonyme. Au pire, l’objet de défoulement de mes camarades.
Mais je verrai Myna.
Myna, c’est une nouvelle. Elle est arrivée cette année. Elle est jolie. Ce n’est pas la plus jolie de la classe, mais à mes yeux elle dépasse toutes les autres. Myna, elle est discrète. Elle n’est pas invisible comme moi, on la laisse tranquille mais sans l’ignorer. Elle est toujours gentille avec moi. Elle me dit bonjour, elle me sourit, parfois elle me parle. A son arrivée, je me suis imaginé pleins de choses. Mais si elle n’a pas été témoin de mes humiliations passées, elle a vite découvert que je n’étais pas celui par qui on devenait populaire. Mais elle s’en fout. Elle est gentille, Myna.
2. La petite amie imaginaire
- « Comment cela se passe à l’école ? »
La question rituelle et automatique que mon père mon pose presque tous les jours, comme s’il était totalement aveugle à ma situation.
- « Bien »
Que pouvais-je répondre d’autre. Papa ne pourrait pas comprendre. Et s’il pouvait comprendre, que pourrait-il faire de toute façon.
- « Toujours pas de petite copine ? »
Je l’attendais celle là. S’il ponctue sa phrase d’un petit clin d’œil complice, je sais que cela l’inquiète. Après tout, les garçons de mon âge ne sont-ils pas supposer sortir avec des filles ?
Moi, je ne sais même pas comment faire pour embrasser une fille.
- « Jean, laisse le tranquille. »
Maman, toujours prête à venir à ma rescousse. C’est de sa faute si je suis si timide, d’après papa. Elle m’a toujours trop couvé.
Je ne sais toujours pas pourquoi mais ce jour là, sans même y réfléchir, j’ai fait quelque chose d’inattendu. Quelque chose qui allait peut-être compliquer considérablement ma vie. Mine de rien, j’ai lancé une bombe à la table du diner, une bombe que je ne pourrais désamorcer qu’à grand pleine.
- « Si, j’ai une petite copine ».
Je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu l’impression de voir passer une petite note de soulagement sur les visages de mes parents lorsqu’ils ont échangé un regard surpris.
3. Un mensonge presque parfait
Bien entendu, cela n’en est pas resté là. S’ils se sont comportés de façon exemplaire sur le moment, les questions n’ont pas traîné à pleuvoir.
Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de toujours mentir en restant aussi proche de la vérité. Puisque je venais de m’inventer une petite amie imaginaire, pourquoi ne pas utiliser celle qui habitait vraiment mes rêves.
- « Elle s’appelle Myna. »
- « Elle est dans ma classe. »
- « Elle est très jolie. Elle a des courts cheveux bruns et des grands yeux noisettes. »
- « Elle habite à Court Saint Etienne. »
- « On sort ensemble depuis plusieurs semaines. »
Les mensonges s’enchaînaient avec une étonnante facilité. J’adorais donner corps à mes fantasmes, faisant de moi celui que j’avais toujours rêvé d’être. Moi qui n’avais jamais osé toucher une fille. Moi qui rougissais à chaque regard. Moi qui tremblais devant les autres. J’étais maintenant un amoureux romantique. Un être qui inspirait l’amour et appelait les baisers.
Ah, les baisers.
Pourquoi est-il si difficile de trouver des informations sur le sujet. Les livres, les films, les publicités regorgent d’image de couples qui s’embrassent, de bouche qui s’ouvrent et s’unissent. Mais que se passe-t-il alors ? Quels mystères sont cachés derrière ces lèvres scellées ? Si le sexe n’a en théorie plus de mystère pour moi, le baiser reste nimbé d’un grand mystère.
Il y a eu cette fille, l’été passé, avec qui j’ai partagé mes jeux sur la plage. Combien d’heures avons-nous passé, cote à cote, à discuter, regarder la mer, dans l’attente de quelque chose que je ne me suis jamais résolu à faire. Chaque jour je me disais : « demain, je l’embrasse », le courage montant à la faveur de l’obscurité mais disparaissant immédiatement en sa présence faisant place à de multiples excuses. Jusqu’à cette dernière seconde où les larmes aux yeux je suis monté dans le bus qui m’éloignerait à jamais d’elle sans avoir d’autre courage que celui de lui prendre la main.
Maintenant, il est trop tard. J’ai bien pensé demander à Caroline. Elle a toujours été gentille avec moi. Peut-être accepterait-elle de m’initier. Mais que se passerait-il en cas de refus ? Que se passerait-il si les autres l’apprenaient ? Je n’ai vraiment pas besoin d’offrir aux autres une nouvelle raison de se moquer de moi.
Maintenant j’ai quinze ans et je suis sans doute le dernier garçon sur terre à n’avoir jamais embrassé une fille.
4. Comme un roman
Curieusement, ce mensonge m’a rapproché de Myna. J’ai l’impression que nous partageons un secret. Je me surprends à lui parler plus souvent. C’est que nous avons une passion en commun. Tous les deux nous aimons lire. Moi je lis beaucoup de romans policiers et d’aventures. Elle a des lectures plus ambitieuses et quand elle en parle, il y a ces petites étoiles qui brillent dans ces yeux. J’essaye de suivre mais elle est beaucoup plus intelligente que moi. Les professeurs disent souvent que ses lectures ne sont pas adaptées à son âge.
En ce moment, elle lit les romans d’Umberto Eco. Elle me parle des mensonges de l’histoire, de la vérité qui nait des mensonges des hommes. Elle s’enflamme en m’expliquant que parfois les pires mensonges deviennent réalité juste parce qu’on y croit avec suffisamment de conviction. Moi, je me contente d’acquiescer.
Un jour, j’ai même essayé de lire le même roman qu’elle : Jane Eyre. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle aimait dans ce livre mais je le lisais religieusement chaque soir, l’imaginant dans la même posture, vivant l’histoire en même temps que moi.
Pour elle, j’ai même accepté de participer à la pièce annuelle de l’école. J’y tenais un petit rôle de figurant mais cela me permettait de la voir plus souvent aux répétitions. Je n’avais pas une ligne de texte mais c’était un terreau fertile pour mes mensonges que je continuais à distiller régulièrement à mes parents avides, drogué de mes amours.
Ils commençaient à s’étonner de ne jamais avoir rencontre l’élue de mon cœur mais j’arrivais toujours à trouver des parades. Je partais souvent me promener seul, prétendant la rejoindre pour une glace ou pour chercher un livre à la bibliothèque. Eux souriaient, imaginant des baisers sur des bancs publics cachés derrières mais piètres mensonges.
Je vivais dans un demi rêve mais la réalité, souvent, ne se contente pas de dépasser la fiction, elle la rattrape pour lui donner un bon coup de pied dans les côtes.
5. Karma police
On a tendance à baisser ses gardes lorsque l’on ment impunément. En participant à la pièce de l’école j’avais négligé le fait que mes parents pourraient avoir envie d’y assister lors session réservée aux parents.
- « Vraiment, ce n’est pas la peine. Je n’ai qu’un rôle mineur ! »
Je me débattais avec l’énergie du désespoir. J’avais mal au ventre. Je voulais mourir.
- « On ne raterait cela pour rien au monde. », disait maman, « Et puis cela sera l’occasion de rencontrer ta chère Myna ! », enchaînait papa.
Oui, c’était bien cela le problème.
Il ne me restait qu’une solution. Je devais la quitter au plus tôt. Mais comment faire pour quitter un rêve ? Avais-je la force de tuer dans l’œuf le seul amour de ma vie ?
J’ai alors fait ce que je faisais le mieux. J’ai nié le problème. J’ai vécu dans le deni, espérant que le temps s’arrêterait, qu’un événement surprenant résolverait tout mes problèmes : une mort dans la famille, une jambe cassée à point nommé, un incendie de l’école. Tout sauf la rencontre entre deux mensonges. J’y ai cru pendant les jours avant la pièce, j’y ai encore cru sur le chemin pour l’école, à l’entrée dans la salle. J’ai prié pendant toute la représentation, prié plus fort pendant les applaudissements. J’ai failli vomir alors que je me dirigeais, le cœur battant la chamade, vers les places occupées par mes parents.
- « Alors ? Tu nous présente ta copine ? » Direct, sans fioriture.
- « Elle est déjà rentrée chez elle. On y va ? » Déjà, je m’engageais vers la sortie, essayant d’entraîner ces deux boulets récalcitrant.
- « Tu es sur ? Ce n’était pas la petite brunette qui jouait le rôle de Verruca ? »
- « Non, enfin si. On y va ?», je commençais à sérieusement paniquer. Et soudain le coup de grâce fut donné par mon père.
- « Tu dois être Myna ? »
Une vague glacée à traverser mon corps. J’étais figé, tel un lapin devant les phares d’une voiture et attendant l’inévitable choc.
- « David nous a beaucoup parlé de toi. Tu étais super dans cette pièce. »
Je n’entendais pas les réponses de Myna. J’étais incapable de me retourner et de faire face à cette situation.
- « On va manger un petit morceau. Tu veux te joindre à nous ? On aimerait tellement faire plus ta connaissance. »
Pourquoi ne peut-on pas choisir le moment de sa mort ?
6. Epilogue
Les choses ont une fâcheuse tendance à ne jamais se passer comme on l’imagine. J’avais imaginé de nombreux scénarios pour mon premier baiser. Mais il y a une chose qui ne m’avait jamais traversé l’esprit. Une abomination sans nom : que ce premier baiser hésitant se déroulerait sous le regard ému de mes parents.
Lorsque je me suis retourné, Myna me souriait. Après avoir demandé l’autorisation de ses parents, elle a accepté l’invitation singulière de mon père et nous nous sommes retrouvés tous les quatre autour d’une table de restaurant. J’étais tendu, effrayé, mais ni Myna, ni mes parents n’ont fait de faux pas. Tous ensemble nous avons joué une parfaite comédie.
N’ayant plus rien à perdre, j’ai laissé mon mensonge prendre le pas sur la réalité. N’ayant plus vraiment le choix, ma main s’est dirigée vers celle de Myna cachée sous la table. Nos doigts se sont trouvés, apprivoisés. Elle n’a pas refusé mon étreinte. Le monde se résumait à ses deux mains se découvrant, se caressant.
Plus tard, mes parents ont déposés Myna devant chez elle. Je l’ai accompagnée jusqu’au pas de sa porte. Et devinez quoi ? On s’est embrassé.
Mon père est un séducteur. Je ne suis pas sur que je marcherai sur ses traces. Je m’appelle David. J’ai quinze ans et je suis amoureux.
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