[création] La voie du Lemming

21 03 2008

ou The lemming way

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 « Hé !!! Poussez pas !
- Pardon. Je suis désolé mais je fais ce que je peux ! »
Ils jouaient tous des coudes. Il faut dire que la foule était vraiment impressionnante. Ils n’avaient été que quelques uns à entamer cette migration. Quelques uns qui avaient été rejoints par quelques autres, tous ensemble formant un foule qui se transforma rapidement en ras de marée.
« Mais je vous connais. Vous étiez avec moi dans les premiers, n’est-ce pas ?
- Oui, difficile à croire que cela ait pris une telle ampleur ?
- Ian F., c’est ça ?
- Oui.
- Moi c’est Ernest.
- Je sais. »
Pendant quelques instants, ils contemplèrent le spectacle. Depuis peu, ils étaient arrivés au bord d’une falaise dominant les fjords de cette région de la Norvège. Ils semblaient arrivés au bord du monde.
« C’est somptueux.
- Oui, c’est un spectacle divin.
- Cela vous ferait presque croire en Dieu.
- Vous croyez en Dieu ?
- La nuit.
- Je m’attendais à devenir plus dévot en vieillissant, mais non, je n’ai pas changé.
- C’est bien dommage.
- Il est vrai que s’il est bien un moment pour se convertir, c’est maintenant. »
La foule se faisait plus pressante. Le peu d’espace qui restait au bord de la falaise était progressivement comblé par de nouveaux arrivants. Le silence qu’entraînait inévitablement l’ivresse de la contemplation du vide faisait place au brouhaha de ceux qui formaient l’arrière garde et se demandaient pourquoi la colonne cessait d’avancer. Devant cette intolérable immobilité, ils réagissaient avec la dernière civilité. Ils poussaient de toutes leurs forces pour faire avancer ceux qui ralentissaient la progression.
« Dieu… Je ne sais pas…
- Au moins, nous savons qu’il y a une vie après la mort.
- Parce que vous appelez cela une vie ?
- J’ai connu pire !
- Quand j’ai appuyé sur la gâchette, la dernière chose que j’imaginais c’était de me retrouver dans ce corps de rongeur !
- Ce n’est peut-être qu’une étape.
- On sera vite fixé de toute façon. »
La foule continuait de pousser. Ernest tenta vainement de se retourner pour regarder derrière lui. Il devait s’accrocher aux poils de ses camarades pour ne pas tomber, maintenant.
« La plupart d’entre eux ne savent même pas pourquoi ils nous ont rejoint.
- (…)
- Ils se contentent d’avancer et de suivre le mouvement.
- Je suppose que c’est la conséquence du succès. Ce qui était une bonne idée est devenu un phénomène de mode.
- Si jamais vous aviez vécu aussi longtemps que moi, vous trouveriez bien des choses étranges. »
Ernest se fit songeur.
« Attachez-vous de la valeur à la vie ?
- Oui. »
Ils avaient les griffes plantées dans le sol à quelques millimètres à peine du bord. Les vagues léchaient les rochers disposés comme autant de dents monstrueuses, grognant de satisfactions devant le sacrifice que la terre ne manquait jamais de lui offrir. La mer avait tout son temps.
« Mais que font-ils ? S’ils continuent comme cela, on va tous tomber !
- Cela fait bien longtemps qu’ils n’écoutent plus. Il est possible de raisonner un individu, il est plus difficile de faire changer une société. Il faut une génération pour faire bouger les choses et nous n'avons que quelques minutes.
- Vous pensez que tout ceci est notre faute ?
- Sans doute avons-nous notre part de responsabilité. Notre faute est sans doute d’avoir sous-estimé le pouvoir d’une bonne idée.
- Mais pourquoi nous ont-il suivit ?
- Mais pourquoi sommes-nous partit ?
- Je ne sais pas, j’ai toujours ressenti le besoin de chercher de la nouveauté.
- La fatalité, alors ?
- La fatalité, sans doute !
- C’est quelque peu absurde.
- C’est le sens de l’humour de la vie.
- C’est le sens de la vie !
- Drôle de manière de répondre à la grande question de l’humanité, mais vous avez sans doute raison.
Les deux amis se regardèrent. Toute trace de peur avait disparu de leurs yeux. Ils se souriaient. Ils étaient des frères d’armes d’une bataille qui ne s’était jamais déroulé dans une guerre qui n’avait pas de sens.
« Tu penses qu’ils vont nous suivre ?
- J’en suis certain.
- A trois ? »
Ernest et Ian F rétractèrent leurs griffes en même temps et se précipitèrent dans le vide.
« Ecrivons la légende », dit Ernest, et il se mit a pleuvoir des lemmings.

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Ce texte et en particulier certains passages sont un hommage à ‘L’adieu aux armes’ de Hemingway qui pour une obscure raison m’a inspiré ceci.




[création] Le FEU: Le feu et la glace

10 02 2008

« Some say the world will end in fire,
Some say in ice.
From what I've tasted of desire
I hold with those who favor fire. »

- Robert Frost -

Faire un feu est tout un art. Je commence toujours mon bûcher par quelques feuilles de papier journal roulées en boule. Je les couvre ensuite de petites brindilles de bois sec que j'ai été préalablement ramasser dans les sous-bois qui soulignent les contours des champs. Mon édifice est enfin complété par deux ou trois grosses bûches disposées artistiquement sur l'ensemble. Vient alors le moment de craquer une longue allumette, d'enflammer le papier. Quelques volutes de fumées dansent quelques instant dans l'âtre avant de mourir étouffées par les flammes dévorant l'oxygène en même temps que le bois craquant de plaisir sous la caresse brûlante.

Je suis un homme de rituels. J'aime plonger dans ces petites habitudes que la jeunesse associe avec l'ennui. Elles constituent pour moi l'étincelle du bonheur.

J'avais préparé notre soirée avec un soin maniaque. Une couverture posée devant l'âtre, le feu qui crépite, des verres de vin blanc. Presque un cliché. Elle s'était retiré quelques temps dans la salle de bain pour en ressortir vêtue de sa courte nuisette bleu-nuit brillant de reflets métalliques. Elle était rayonnante.

On s'est installé sur la couverture et pendant un temps, j'ai joué avec la bretelle déchirée de sa nuisette. On s'était un peu laissé emporté par la passion, et le pauvre vêtement avait fait les frais de nos ébats de la vieille.

J'ai pris tout mon temps pour nous rouler un petit joint. Une nouvelle flamme. De la fumée. L'odeur âcre et envoûtante. La montée du désir. Le besoin douloureux de replonger en elle, encore et encore, me perdre dans ses yeux de glace, jouir, la sentir pleurer, incapable de contrôler le bouleversement de son corps.

Tomber. Dormir. Oublier.

Il faisait pratiquement noir quand je me suis réveillé. Le feu était presque mort. Seules quelques braises rougeoyaient encore, endormies au milieu de la neige cendrée. Pendant un instant, j'ai voulu remettre une bûche et offrir à ces cailloux incandescents une seconde vie. Souffler pour leurs insuffler une seconde vie. Voir renaître la flamme. La revoir danser dans le miroir de ses yeux, maintenant fermé dans un paisible sommeil. Mais je n'a rien fait.

Tout est parfait en cet instant. Elle est belle. Tout est paisible.

Je vais aller me coller contre son corps chaud et chasser ce petit frisson qui secoue mon corps et que la disparation du feu ne fera qu'amplifier.

Pourquoi est-ce que je ne l'aime pas ?

Demain, il faut vraiment que je la quitte.

Oui. Demain.




[création] La TERRE – Si j'avais su, je serais allé voir E.T. !

08 02 2008

La terre est vraiment le parent pauvre des quatre éléments. Elle n'a ni la flamboyante du feu, ni l'irréalité de l'air, ni le génie de la métamorphose de l'eau. La terre est tristement statique, collée au sol sans l'intervention d'un de autres fondamentaux. Il faut le vent violent pour soulever la terre. Il faut l'eau pour la transformer en boue.

Mais comme souvent, c'est quand la terre se fâche que les choses prennent une réelle proportion. Elle possède le calme et la force tranquille de ces géants dont l'apparence suffit à imposer le respect. Et lorsque forcé par les événements ils se mettent à trembler, il ne reste que la fuite pour sauver sa peau.

La terre est pourtant l'élément le plus créateur. C'est la terre qui nourrit la vie terrestre. Le riche terrain et ses nutriments dans lesquels les racines plongent pour extraire les précieuses substances nécessaires à la vie.

D'apparence inerte, la terre se révèle un monde fascinant pour pour peu qu'on se mette à son niveau. Elle abrite une faune grouillante a faire frémir Lovecraft. Elle est le théâtre de combats obscurs et le siège de forces qui nous échappent.

...

C'est fou ce qui vous passe par la tête quand vous avez la tête littéralement enfoncée dans la terre.

...

Cela me rappelle cette jolie italienne avec qui j'avais fait ce stage en France. Alors qu'elle prenait conscience de l'imminence d'un accident de voiture suffisamment grave pour lui ôter la vie, sa seule pensée avait été: « Pas maintenant, je ne suis pas encore diplômée ! »

Moi, je délire sur la terre. Cette même terre qui envahi mes narines et s'enfonce dans ma gorge.

...

- « Where... is... gold ??? »

Pas facile de répondre avec de la terre dans la bouche, surtout quand l'homme ponctue sa question à grand renfort de pression de sa chaussure sur ma tête qui s'enfonce encore un peu plus dans le sol.

...

Tout cela, c'est la faute du cinéma.

J'aurais mieux fait de poursuivre les cours de karaté. Mes parents, inquiets de me voir toujours à l'intérieur à regarder des films ou perdu dans une salle de cinéma, m'avaient laissé face à un choix plutôt étrange: le foot ou le karaté. J'ai choisis le karaté. Cela m'évitait au moins le contact prolongé avec mes semblables et la compétition. Après deux séances, j'ai renoncé. Je m'échappais avec mon kimono pour me lancer dans des aventures autrement plus passionnantes: retrouver une idole perdue, déchiffrer des cartes mystérieux ou des grimoires anciens.

Devinez quel était mon film préféré ?

Non ? Vraiment pas ?

C'était 'Les aventuriers de l'arche perdue', avec Harrisson Ford dans le rôle du superbe Indiana Jones. J'avais vu et revu ce film tellement de fois que j'étais capable de vous réciter tous les dialogues. Rien d'étonnant à ce que je fasse l'école buissonnière pour poursuivre ma carrière d'aventurier. Et ce n'était pas un sport de tradition ancestrale et la culture qui lui est associé qui allait faire le poids contre un chapeau feutre et un fouet.

...

- « GOLD ??? »

Ils commencent à sérieusement s'énerver, les pauvres. Qu'aurait fait Indiana Jones à ma place ? Qu'aurait fait Bruce Lee ? Sûrement pas le mort, en tout cas. Ils auraient réduit leurs agresseurs en bouillies. J'ai une furieuse envie d'ouvrir les yeux mais le bon sens me dit que la terre dans les yeux ne ferait que rendre ma situation encore plus inconfortable.

...

Le cinéma a même déterminé le reste de ma vie et d'une certaine façon l'impasse dans laquelle je me trouve actuellement, perdu au milieu de la jungle, inerte, la tête dans la terre, la combat shoe d'un indigène appuyée douloureusement sur le crâne.

J'étais finalement devenu archéologue.

Les études avaient été longues et fastidieuses et si ma vision des études étaient un peu plus réaliste que celle qu'avait pu m'inspirer le miroir hollywoodien, au moment de la remise des diplômes, je n'avais pu m'empêcher d'être déçu. Mes rares expériences de terrain s'étaient résumés à des sites de fouilles aseptisés, à faire des rotations autour de postes plus assommants les uns que les autres. Une semaine a gratter mon minuscule quadra de terre, une semaine a minutieusement filtrer de la poussière, une semaine à faire de l'encodage sur ordinateur.

Pas facile de fasciner une fille avec de telles aventures.

...

Ils fouillent la jeep, maintenant. Ils ne trouveront rien. Ils vont revenir ensuite. Comme ils ne peuvent rien tirer de mon collègue – on est nettement moins loquace une fois lapidé – ils se retourneront encore sur moi. Enfin, si je reste parfaitement immobile, ils m'oublieront peut-être. J'arrive a respirer faiblement. L'odeur est presque agréable. Cela me rappelle vaguement celle de l'humus en décomposition qui envahit l'air en automne.

...

Ce serait injuste de tout mettre sur le dos du cinéma. C'est la faute d'une fille tout cela. J'étais amoureux d'une fille depuis toujours. Elle ne semblait m'accorder qu'un intérêt fort limité. Mes histoires de recherche de cailloux dans le sol ne la transcendait pas. Pour elle, j'étais aussi ennuyeux qu'un banquier sans avoir l'excuse d'être riche.

Quand l'occasion de partir pour une vrai aventure s'est présentée, je n'ai pas hésité une seconde ! Un voyage sur une île du pacifique, un chantier dans la jungle pour cherche les restes d'une civilisation ancienne. Si je n'emballais pas la demoiselle après cela, je ne m'appelais pas Gaspard !

Évidemment, je ne pouvais pas savoir que les relations entre les archéologues et les locaux s'étaient largement détériorées depuis l'arrivée du nouveau directeur du site. Il arrivait réussi à se mettre à dos les chefs de tous les villages alentours. Ce petit changement dans les relations inter-personnelles avait provoqué une nouvelle chaîne de pensée chez les locaux pour arriver à la conclusion que si des étrangers venaient creuser chez eux, c'était pour y trouver de l'or et le garder pour eux. Ils avaient alors décidé de récupérer ce qui leur était dû.

...

Lorsque les pierres ont volé sur la jeep, j'aurais bien eu du mal a leurs expliquer que nous cherchions des cailloux. Ils ne m'auraient probablement pas cru, de toute façon. Mon collègue avait été frappé de plein fouet à la tempe et gisait à côté du véhicule.

Moi, je fais le mort, le nez dans la terre.

...

Ils ont fini de fouiller la voiture. Je les entends qui s'approchent. Ils ont l'air furieux.

Je sens que je vais passer un sale quart d'heure.

Mais je suis sans doute trop terre à terre.

Il paraît qu'avant de mourir on revoit le film de sa vie en accéléré. Cela doit être l'entracte. Je vais faire un petit somme en attendant la suite.




[création] L'AIR - Learning to fly…

05 02 2008

- " Bon, je saute ou pas ? "

Pas facile de se débrouiller dans la vie quand tu es fils unique, que tes parents se méfient de toi et que tu n’as que ton instinct comme allié.

Du haut de la branche, il n’en menait pas large le petit Chip. Il savait qu’il était conçu pour voler, conquérir les airs, surfer sur les courants (d’air), sentir le vent sur ses plumes. Mais – il y a toujours un ‘mais’ - c’est bien beau d’avoir des certitudes, d’entendre la petite voix intérieure qui vous dit que vous êtes fait pour cela, la destinée et des millions d’années d’évolution font bien pâle figure devant le vertige qui vous envahit lorsque vous plongez vos yeux dans le grand vide qui s’étend au delà du nid.

Chip recula prudemment jusqu’au centre du nid. Il réessayerait un peu plus tard.

Par malheur, il n’avait ni frère ni sœur auprès de qui demander conseil ou trouver un peu de courage. Il aurait bien aimé avoir un frère qui lui aurait lancé sur le ton de la provocation " T’as peur, espèce de poule mouillée ? ". Par bravade, il aurait alors sauté. Mais face à soi-même les doutes sont souvent plus tenaces.

Il avait bien essayé de demander conseils à ses parents mais ceux-ci ne lui adressaient presque plus la parole, maintenant qu’il les dépassait de deux têtes. Ils semblaient avoir peur.

Pourtant, son arrivée avait été un grand bonheur dans la famille Pinson.

Parmi tous les œufs de la nichée, il avait été le seul à survivre. Sans aucune raison apparente, les autres œufs avaient été expédiés par dessus bord et avaient terminés en omelette au pied de l’arbre.

Si sa mère avait alors reporté sur lui tous son amour. Son père, lui, l’avait regardé d’un drôle d’air.

- " Il ne me ressemble pas du tout ! ", avait-il tranché.

Il était vrai qu'il n’avais pas grand chose en commun avec ses parents. Il n’en avait pas fallu plus pour qu’éclate une crise au sein du couple. Lorsqu’il revenait le soir, saoul d’avoir trop mangé de raisins fermentés, il se lançait toujours dans la même rengaine.

- " Tu m’as trompé, avoue ! "

- " Mais je t’assure que non, mon chéri, tu sais bien que je t’aime trop ! ", répondait la maman en larme.

Le petit Chip, qui n’avait rien de petit, se faisait aussi discret que possible.

Mais le papa n’écoutait pas.

- " Avec qui ? Il a un peu la tête du merle qui nous apporte le courrier ! "

Ils ont quand même continué à le nourrir, s’épuisant à la tâche pour ne pas trop penser à la jalousie et au doute qui les rongeaient. Rapidement, il est apparu que Chip était un ‘costaud’ et rapidement, il a dépassé ses parents en taille et en poids. Ils étaient très déçu. Non seulement il étais obèse selon les critères de l’espèces mais en plus il avais une couleurs ternes et étais incapable de chanter correctement.

Il y a quelques heures, papa lui avait signifié qu’il était peut-être temps de partir.

- " Il est temps que tu quittes le nids. Et ne te sens pas obligé de repasser pour Noël ! "

C’est donc le cœur gros que Chip décida de tenter sa chance.

- " Adieu, mon cruel "

Il ferma les yeux et se jeta dans le vide.

Il tomba quelques instants, attendant le choc qui mettrait fin à sa misérable vie. Puis, comme par magie, ses ailes s’ouvrirent dans un claquement sec d’éventail et l’air s’engouffra, pris une nouvelle consistance, le poussant vers le haut. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il nageait dans un nouvel élément. Son cœur battait à tout rompre, ses poumons se gonflant et se dégonflant à un rythme nouveau.

Pour la première fois, il découvrait l’air. Pas celui qu’on respire, celui qu’on modèle à grand coup de battement d’ailes, celui qu’on domine. Comme des millions d’oiseaux avant lui, il commençait à vivre. Il oublia le nid, ses parents ingrats, sa vie solitaire et partit à la conquête du monde.

Lorsqu’il se posa sur une branche, il ressentit toute la plénitude de cet instant. Il ouvrit le bec et cria sa joie à la face du monde.

- " COUCOU "




[création] L'EAU - Une autre vérité qui dérange

02 02 2008

 - « Il n'y a plus de saison ! »

La remarque était d'une rare banalité mais pour une fois elle était absolument justifiée.

Lamech et Japhet était assis sur un banc de pierre sous un porche et regardaient tomber la pluie. Ils avaient sombré dans la douce contemplation météorologique qui accompagne souvent le grand âge.

- « Cela fait combien de temps, maintenant ?, demanda Lamech.

- Trois bonne semaines, je pense. »

La pluie tombait sans discontinuer depuis dix-sept jours, un spectacle fascinant dans un pays où d'ordinaire l'eau se faisait plutôt rare. L'eau envahissait tout, prenant différentes formes, du petit crachin aux trombes qui semblaient voyager horizontalement, de la bruine matinale aux averses interminables.

- « Tu as vu le petit lac qui s'est formé sur la propriété du vieux Cham ? »

Japhet regarda dans la direction que lui indiquait son compagnon. Un lac s'étendait sur plusieurs centaines de mètres avec, en son centre, une petite île formée par l'affleurement du toit d'une maison. Des petits tourbillons se formaient à sa surface donnant à l'ensemble un aspect vivant et irréel.

Les petits vieux n'étaient pas les seuls à voir remarqué que le climat se déréglait. De mémoire d'homme, on n'avait jamais vu une météo plus pourrie. Les sages débattaient encore sur la question et se séparaient en deux écoles.

Certains pensaient que c'était la conséquence de l'activité humaine. Ces derniers temps, des immigrés étaient arrivés du sud et ouvraient des chaînes d'auberges dans lesquels on pouvait manger de la viande de brebis grillée au barbecue servie dans du pain pour trois fois rien. Selon certains savants, les fumées produites par les gigantesques feux, chatouillaient les nuages qui se rependaient alors sur la terre sous forme de pluies. Selon eux, il fallait changer les habitudes, renoncer aux khebab pour purifier l'air. Comme si un khebab avait jamais fait de mal à personne.

D'autres, sceptiques, doutaient que l'homme puisse avoir une telle influence. Ils soutenaient que c'était juste un cycle naturel. Que le beau temps reviendrait bientôt et qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Le mouvement avait quand même prit un coup dans l'aile quand le vieux Cham était mort noyé dans sa maison.

Il y avait aussi la bande de Noé. Un groupe de fanatiques religieux qui n'hésitait pas à vous sortir du lit le dimanche matin pour essayer de vous convertir à grand coup de préchi-précha. Ils criaient partout que Dieu était courroucé par notre attitude. Que l'on devait se convertir sous peine de s'attirer la « colère humide du créateur », peu importe ce que cela veut dire.

- « Tiens, il devient quoi Noé ?, demanda Japhet en mordant dans son Khebab.

- Il construit toujours son grand bateau au milieu du désert »

Japhet secoua la tête en ricanant dans sa barbe.

- C'est vraiment un cas, Noé ! »




[création] Poil au...

22 01 2008

Tout commence un beau matin. Notre héros lève le bout de son... non... il tend l'or... non plus... il regarde autour de lui. En fait, il ne regarde pas vraiment parce qu'il n'a pas d'yeux, pas plus d'oreille, de nez que de bouche ou encore moins de... cheveux ?

Il vit simplement au fond d'un trou et un beau jour il passe le bout de son... enfin bref il regarde... bref, il observe le paysage autour de lui.

Tout était rose. Une grande plaine rose, parcourue de petite vallée. Un petit cratère de ci, de là pour égayer ce morne désert. A l'occasion, un petit tremblement de terre faisait apparaître des montagnes et des canyons, comme si notre héros habitait un monde en plasticine ou sans raison apparente, le sol se couvrait d'une pellicule d'eau.

En voilà une histoire tirée par les cheveux, me direz-vous, et vous auriez bien raison.

En effet, notre héros ne le sait pas encore mais il n'est rien de moins qu'un poil, un petit poil solitaire perdu au milieu du... de... mais où est-il au juste ce petit poil ?

C'est justement la question qu'il se pose alors qu'il découvre son univers: Qui suis-je ? Où suis-je ?

Il se met alors à crier: « Il y a quelqu'un ? » Mais personne ne lui répond.

Tandis qu'il se concentre sur la question, il se découvre un pouvoir extraordinaire. Si il pousse de toutes ses forces, il se met à... pousser.

Alors, il pousse, pousse, pousse.

Soudain, alors qu'il glisse agréablement le long de son désert, il aperçoit au loin deux petites îles. A mesure qu'il se rapproche, il découvre qu'elles sont constituées d'une multitude de petits poils courts, organisés et serrés les uns contre les autres.

« Sssalut à tousss »

Notre petit poil sursauta. C'était la première fois de sa vie qu'il prononçait un « S » et il découvrait avec stupéfaction qu'il avait un cheveu sur la langue, enfin c'est une façon de parler parce que, bien entendu, il n'avait pas vraiment de langue.

Les petits poils lui répondirent dans une cacophonie désordonnée de « sssalut, nous sommes les sssoursssils ». En effet, tous les poils ont un petit cheveux sur la langue.

L'un d'entre eux pris alors la parole :

« Qui es-tu toi ? Tu ne ressembles pas au cheveux qui viennent d'ordinaire nous rendre visite ! »

Notre petit poil, plein de candeur, rétorqua :

« Tiens, tu n'as pas de ssseveux sur la langue ? »

Le petit cil se mit à rougir et devint tout roux :

« Ce n'est pas très gentil de me le faire remarquer. »

Et il retomba dans son mutisme.

Notre poil se confondit en excuse mais le mal était fait. Il hasarda :

« Esss-ssse que vous pourriez me dire qui ze sssuis ? »

Les sourcils se mirent á parler tous ensemble: « Tu es un poil », « non, tu es un sssil ? », « mais non, sss'est un ssseveux ». Tous se tournèrent alors vers le poil blanc. Un vénérable vieux cil qui savait tout. Après avoir longuement observé le petit poil, il expliqua d'une voix chevrotante :

« hummm, tu me rappelles un sssheveux de bébé, tout fin et transssparent. »

Les autres sourcils acquiescèrent. Le vieux sourcil enchaîna :

« Sssi tu nous dizais d'où tu venais, sssela nous aiderait. Il exissste de nombreuzes sssortes de poils en fonction de leur endroit d'origine. »

Notre petit poil se mit alors à décrire dans le détail son désert rose. A mesure qu'il racontait, les sourcils faisaient des commentaires: « Sss'est un ssseveux de sssauve », « nooon », « sssssiiii ». Une fois de plus, le poil blanc trancha:

« Ssse que tu décris est le front or sss'il est une sssose universsselle au pays des poils, sss'est qu'il n'y a pas de poils au front »

Face à ce mystère, un sourcil eut une idée de génie :

« Tu devrais pousser un peu et aller demander aux cils qui vivent un peu plus bas, ils ont l'oeil sur tout »

Il s'agissait du sourcil qui n'avait pas de cheveux sur son absence de langue. Mais son petit sourire ne laissait rien présager de bon.

Ne sachant pas quoi faire d'autre, le petit poil mystérieux remercia les sourcils et se remit à pousser, pousser, pousser.

Un petit peu plus loin, il découvrit un spectacle étonnant. Deux rangées de poils, solidement arrimés en rang au bord d'une longue couverture de chair, se cramponnaient de toutes leur force. Toutes les deux ou trois secondes, ils étaient projetés en avant à toute vitesse, comme sur une attraction de fête foraine. Tous les poils poussaient alors des cris de joie: « ouuiiiii », « waaaooouuuu », « youpieeeee » et rigolaient comme des bossus.

Entre deux balancement, le petit poil salua les cils:

- « sssalut les sssils ! »

Tous les cils tournèrent la tête en même temps sous le coup de la surprise. L'un d'entre eux répondit:

« - poil au nombriiiiiiil »

Avant d'être une fois encore projeté en avant alors que tous éclataient de rire.

Notre petit poil ne savait plus trop quoi penser. Était-ce là les poils qui allaient répondre à ses questions ? Il retenta néanmoins sa chance lorsque les cils eurent récupéré leur place:

« Zzze voudrais vous pozer une question »

« Poil au mentooooon »

« Esss-ce que vous pourriez me dire qui ze suis ? »

« Poil au zizzziiiiiii »

« Mais... sssérieuzement ? »

« Poil aux deeennntttts »

Comprenant qu'il ne tirerait rien de sérieux des cils, le petit poil pris la décision de devenir poil-aventurier. Il pousserait un peu partout et irait poser sa question à tous les poils du corps humain.

Au cours de son long voyage, il découvrit qu'il y avait des poils partout : des poils de barbe, sur les bras, sur le dos, sur le torse, les doigts, les jambes et les orteils. Il y avait des poils cachés sous les bras et d'autres dans les oreilles et même dans le nez. Certains lui dirent qu'il était même possible de trouver un poil dans la main. Il y avait toutes sortes de poils, des longs, des courts, des lisses, des frisés. Il entendu de terribles histoires sur des monstres appelés barbier, coiffeur ou encore esthéticien, qui utilisaient d'affreuses machines pour couper ou arracher les poils : pince à épiler, tondeuse, ciseaux. Il entendit même parler de crème épilatoire et de cire. Heureusement, il existait aussi des créatures bienveillantes qui vénéraient les poils comme les barbus et d'autres qui les soignaient avec des produits appelés shampoing.

Mais une chose était sure, inutile de couper les cheveux en quatre plus longtemps, on n'avait jamais vu de poils sur le front.

Après toutes ses aventures, notre petit poil était arrivé aux orteils et mesurait pratiquement un mètre soixante. Il touchait presque par terre.

Vous vous demandez sans doute ce qui lui est alors arrivé ?

A-t-il rencontré une belle poil avec qui il vécu heureux et eux beaucoup de petits poils ?

Certainement pas ! Nous ne sommes pas dans un conte de fée ici et en plus les poils ne peuvent pas faire de bébés poils. Imagine ce que serait ton corps si les poils pouvaient faire des enfants, tu deviendrais un gros singe tout velu.

Non, notre poil est simplement tombé. A force de se faire des cheveux, il a perdu son poil et s'est retrouvé sous une armoire en compagnie de toute une nouvelle collection de poils inconnus: les poils du chat, les poils du chien, les poils de carotte, et pleins d'autres encore. Il n'avait plus rien à craindre des ciseaux et autres coiffeurs et avait de nombreux autres mondes a explorer.

Je vous raconterai peut-être un jour ses nouvelles aventures et comment il a réussi à échapper à une fin atroce dans le ventre d'un aspirateur glouton.

C'est une histoire au poil mais ce sera pour une autre fois (poil au doigt).




[création] (…)

07 01 2008

- (…)

- Avec Kevin ? Bien des soucis… Tu sais, ma bonne Jeanine, on n’a jamais eu que des ennuis avec celui-là. C’est bizarre, tu as deux enfants, tu les élèves tous les deux de la même manière et va savoir pourquoi, il y en a un qui tourne mal. (…) Dès la première seconde il m’a causé du soucis !

- (…)

- Oui ! Regarde, pour Katia, un accouchement sans soucis et sans douleur. Je suis rentrée à l’hôpital avec seulement quelques contractions et 4 heures plus tard, le petit ange était là. Je suis sortie de la salle d’accouchement sur mes deux jambes et trois jours plus tard, je passais l’aspirateur comme si de rien n’était pendant qu’elle faisait de doux rêve. Pour l’autre, cela a été une autre histoire ! Voilà y pas qu’il ne veut pas sortir et que 3 semaines après la date prévue, on doit provoquer l’accouchement !

- (…)

- M’en parle pas, j’ai encore mal rien que d’y penser ! Quatre jours ! Le travail à duré quatre jours et quand enfin il se décide à montrer le bout de son né, il arrive tellement vite qu’on n’a pas le temps de me faire une péridurale ! Il m’a déchiré de partout le petit saligaud. Je n’ai pas pu marché pendant 1 semaine et j’ai eu mal à ma… enfin à mes parties intimes pendant un an ! C’est Robert qui devenait fou ! Plus moyen de faire l’amour ! Déjà qu’en temps normal ce n’est pas folichon mais là je ne pouvais vraiment pas ! Le pauvre, Robert. Il revenait bourré comme un coin tous les soirs avec des idées folles dans la tête ! Voilà y pas qu’il voulait que je lui fasse des petits plaisirs ! Tu sais… avec la bouche.

- (…)

- Ah bon ? Tu fais cela avec Richard ? Moi pas question. Cela me dégoutte. Cette chose mole dans ma bouche, cela me donne envie de vomir ! Alors je veux bien faire un effort pour son anniversaire mais pas question que cela devienne une habitude. Mais je suis sur que c’était des mauvais plans de ses copains de bistrots. Où j’en étais ?

- (…)

- Ah oui, Kevin. Un enfant difficile ! Déjà qu’il ressemblait à ma belle-mère. Robert avait beau dire que c’était impossible, que c’était sa grand-mère par alliance, enfin mésalliance si tu vois ce que je veux dire, mais la ressemblance était là, je n’invente rien. Bref, on rentre a peine à la maison qu’il se met à faire du sang. Nous voilà bon pour reprendre le bus pour l’hôpital ! J’ai du laisser Katia chez ma belle-mère. Heureusement, c’est un ange.

- (…)

- Pourquoi ? Tu n’imagineras jamais ce qu’il nous avait trouvé. Voilà y pas qu’il était allergique au lait de vache ! Une fortune il nous a coûté et je n’ai pas pu boire de lait ni manger de fromage pendant 6 mois ! Enfin, entre toi et moi, je mangeais bien un petit morceau de camembert en cachette de temps en temps. Après tout, ce n’est pas un peu de sang dans le caca qui allait le tuer ! Et il pleurait, il pleurait ! Mais bon, je savais que c’était du caprice et je laissais faire. Non mais !

- (…)

- Oh oui, il est encore allergique au lait. Mais pas question de que je change les habitudes de tout le monde à la maison pour lui, il n’avait qu’a de débrouiller. Si je devais commencer à faire quelque chose pour chacun, je ne m’en serait plus sortie. Faut être réaliste, pas vrai ? Puis il est encore là que je sache. Tu sais ce que je pense ? Il faisait tout cela pour faire son intéressant ! Il a toujours fallu qu’il essaye de faire le malin. Regarde où cela l’a mené aujourd’hui !

- (…)

- Tu trouves ? Tu es bien gentille ! Non, heureusement que ma petite princesse, mon petit rayon de soleil a réussi dans la vie. Cela me console de savoir qu’elle a trouvé un bon mari avec une belle situation et qu’elle s’occupe de leurs trois beaux enfants. Tiens, l’autre jour elle me téléphone en larme parce qu’elle avait reçu une petite claque. " Qu’est-ce que tu as encore fait ? ", que je lui dis ? Elle a le chic pour énerver son mari. J’ai du lui remettre les idées en place. Pas question qu’elle nous gâche un bon mariage rentable pour des broutilles. (…) Parce que ce n’est pas Kevin qui va me donner des petits enfants.

- (…)

- Ne fais pas comme si tu ne savais pas ! C’est dans tous ces magazines et je sais que les gens causent ! Quel honte, ma pauvre Jeanine ! Voilà y pas que quand il rentre de son voyage scolaire en Angleterre, on découvre qu’il a rencontré quelqu’un là-bas avec qui il échange des lettres d’amour ! Une anglaise, cela faisait bien rire Robert : " à nous les petites anglaise ", comme il disait en rigolant. Puis je découvre que la personne en question s’appelle Michael ! Là on a moins rigolé ! " Maman, je suis homosexuel ", qu’il me dit. Je n’ai jamais autant pleuré de ma vie ! Quel malheur ! J’ai demandé au docteur Delescaille de le faire soigner mais il m’a dit que ce n’était pas une maladie.

- (…)

- Oui… mais on a quand même changé de médecin !

- (…)

- Et un cancre en plus ! Alors que sa sœur s’en sortait avec son diplôme de coiffeuse en poche, non qu’elle en ait jamais eu besoin, avec son Gérard qui gagne de l’or en barre dans les assurances, mais c’est toujours bon d’avoir un diplôme non ? Mais Kevin ? Un nul. En plus, ses professeurs qui ne faisaient rien !

- (…)

- Tu sais j’aurais du le changer d’école ! Il avait des notes minables en math et ses professeurs me disaient que c’était parce qu’il s’ennuyait, qu’il avait une sensibilité artistique. Ahhh l’éducation moderne et les psychologues. De mon temps, on appelait un chat un chat et un cancre un cancre. Ils voulaient que je l’inscrive dans une école de musique. " La musique, cela ne nourrit pas son homme ", que je leurs ai dit. Moi je dis qu’ils lui ont pourri la tête avec leurs idées idiotes.

- (…)

- Oh oui, il faisait déjà un raffut du tonnerre ! Il avait reçu une guitare électrice d’un de ses " amis ". Dieu sait quelles horreurs ils avaient fait pour cela. Brrr. Jésus Marie Joseph. Combien de foi je lui ai dit de la mettre en sourdine et d’arrêter son tintamarre. " Mais maman, il faut que je répète. " Répéter quoi ? De la musique, ça ? Du bruit oui !

- (…)

- Vous dites des bêtises ! C’est le monde qui devient fou ! Il suffit de voir toute cette violence, toute cette misère ! Et ce n’est pas seulement à cause de tous ces étrangers ! Et cette chose qu’ils appellent musique, juste bon pour les dégénérés, oui ! Et vous avez vous comment il s’habille maintenant ? Cela ne ressemble à rien. Quelle honte, Jeanine, quelle honte !

- (…)

- Je lui avais dit à l’époque : " Tant que tu seras sous mon toi, tu feras ce que je te dirai ! Tu t’habilleras correctement et tu vas te trouver un travail respectable. Saltimbanque ce n’est pas une vie pour un Dempierre ! Et tu vas aussi arrêter ton cinéma avec les hommes. On n’est pas des bêtes ! Et si cela ne te plaît pas, c’est le même prix ". Mais vous pensez qu’il m’aurait écouté ?

- (…)

- Oui, il est partit dieu sait où. Bon débarras, j’ai dit comme ça à Robert ! Tu verras qu’il reviendra la queue entre les jambes !

- (…)

- Bien sur qu’il est revenu. Vous auriez du le voir avec ses grands airs, sa grosse voiture et son mignon, les bras chargés de cadeaux. On l’a vite remballé ! Cela fait de la musique de sauvage à la télévision et cela se prend pour quelqu’un ?

- (…)

- Robert n’a rien dit, il était encore fin saoul. Mais il faut le comprendre avec un fils pareil !

- (…)

- Non. Je suppose qu’au prochain Noël il va encore nous envoyer son dernier disque. Comme si on allait l’écouter ! Franchement, ma bonne Jeanine, tu te sacrifies pour ton enfant et regarde le résultat. Parfois je me demande ce que j’ai fait pour mériter cela !




[création] Le grand bluff, pièce en 1 acte

01 01 2008

Une pièce aux murs de pierres sans porte ni fenêtre. Deux hommes sont assis autour d'une table simple en bois brut. L'un est grand, le cheveux roux et habillé de noir. L'autre, Lord Earl, bien en chair, et porte des vêtements élégants. Ils jouent aux cartes.

Une voix étouffée se fait entendre.

« Nous pénétrons maintenant dans la crypte, une des pièces les plus populaires du château. Déjà à l'époque victorienne, les enfants adoraient venir y jouer. »

Lord Earl : « Tiens, une nouvelle ? »

L'homme en noir: « Elle est arrivée il y a quelques jours. Carte. »

Lord Earl : « C'est quoi cet accent ? »

L'homme en noir: « C'est une allemande. Elle est venue ici en quête d'exotisme. »

Lord Earl (ironique): « Tu parles d'un exotisme. Venir s'enterrer à Glamis. »


La voix étouffé poursuit son discours: « Bien entendu, si elle est si populaire aujourd'hui, c'est en raison de l'histoire de la pièce secrète. Si vous regardez attentivement en face de la cheminée, vous pouvez voir le contour d'une ancienne porte aujourd'hui murée. »


Lord Earl (soupirant): « Encore et toujours la même rengaine. Je te parie que ces cons de touristes vont encore venir coller leurs oreilles contre le mur. »


Le discours se poursuit: « Cette pièce a été complètement isolée du reste du château. Même les fenêtres ont été murées. »


Lord Earl (faisant figure de se lever): « J'aurais bien envie d'aller crier à leurs oreilles. »

L'homme en noir: « Assis et joue. »

Lord Earl: « Juste une fois ? »

L'homme en noir: « On en reparlera dans quelques siècles. L'éternité, c'est long. »

Lord Earl soupire.

L'homme en noir: « Tu ne t'es pas assez amusé avec l'ouvrier ? »

Lord Earl: « C'était il y a plus d'un siècle ! Et en plus, c'est toi qui a tout fait. »

L'homme en noir ricanne: « Hé hé hé, c'est que j'ai toujours la main. »

Lord Earl: « Qu'est-ce qu'il est devenu au fait ? »

L'homme en noir: « Bah, il a eu la peur de sa vie. Il a voulu raconter son histoire mais les propriétaires l'ont foutu dans un bateau en direction pour l'Australie avec une jolie petite somme en poche. Enfin, grâce à lui, on a une jolie petite légende qui est venue s'ajouter aux autres et nous assure encore aujourd'hui de la compagnie. » (Il désigne le mur d'où provient la voix de la guide).


La guide: « On raconte que cette pièce abriterait un monstre terrifiant. »


L'homme en noir (jubilant): « Nous y voilà ! ».


La guide: « En 1821, un membre de la famille royale aurait donné naissance à un enfant difforme qui aurait été enfermé dans cette pièce pour y mourir. Mais, contre toutes attentes, il aurait survécu plus d'une centaine d'année, ses pas se faisant entendre sur les toits lors de ses balades nocturnes, terrifiant plusieurs générations de châtelains. Certains disent qu'il est encore tapis derrières ses briques attendant son heure. »


Lord Earl (mimant la guide d'un air moqueur): « ... attendant son heure. »

L'homme en noir (rigolard): « Tu ne changeras jamais. »

Lord Earl: « C'est bien cela le problème, non ? Les gens ne changent jamais. »

L'homme en noir: « C'est la chose la plus intelligente que tu ais dite en plusieurs siècles. »


Les hommes jouent quelques minutes.


Lord Earl: « Tu n'as rien d'autre á faire qu'à jouer au carte avec moi ? »

L'homme en noir: « Ne t'inquiète pas, j'ai tout mon temps. »

Lord Earl: « Personne d'autre à martyriser pour l'éternité ? »

L'homme en noir: « Disons que cela fait partie de mes privilèges. Je suis capable de faire pas mal de choses en même temps. Tiens, il va pleuvoir. »

Lord Earl: « Si tu le dis. »


La guide: « Mais l'histoire la plus connue concerne Lord Earl. »


L'homme en noir: « Ahhh, tes quinze minutes de gloire. »


La guide: « L'homme était connu pour ses mauvais penchants. Il buvait, jurais et était un joueur invétéré. Un soir de beuverie, il rentra au château et chercha un partenaire pour jouer aux cartes. Mais personne ne voulu se mettre á jouer le jour du sabbat... »


Lord Earl: « Dis il y a un truc que j'ai toujours voulu te demander mais... »

L'homme en noir: « ... quand on a l'éternité devant soi on a tendance a reporter au lendemain. N em'en parle pas. »

Lord Earl: « Dis moi, c'est quoi ces conneries de ne pas pouvoir jouer aux cartes le jour du sabbat ? Franchement, pourquoi Dieu perd son temps à t'envoyer pour me punir pour un truc pareil alors qu'il y a tellement de choses terribles dans le monde. »

L'homme en noir: « Tu n'as jamais entendu parler de la Bible ? »

Lord Earl: « Si, mais, cela n'a pas de sens... »

L'homme en noir se racle la gorge et cite d'une voix sentencieuse: « Souviens-toi du jour du sabbat, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le sabbat de l'éternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage... »

Lord Earl: « oui, l'exode, mais... »

L'homme en noir: « Tu te moques de la parole de Dieu ? »

Lord Earl: « Mais... »

L'homme en noir: « Non, je déconne. Superstition ! La Bible n'est qu'un grand roman collectif écrit à différentes époques et crois moi, Dieu n'a pas grand chose á voir là-dedans. »

Lord Earl: « Mais... alors... »

L'homme en noir: « oui, aucun problème, tu peux jouer au carte le jour du sabbat, coucher avec la femme de ton voisin ou tuer un crétin qui te regarde de travers, Dieu ne lèvera pas le petit doigt et surtout, cela fait un bon boût de temps qu'on a coupé les ponts lui et moi. C'est que je ne suis pas là pour faire des petites besognes. Non, mais. »

Lord Earl (totalement abassourdi): « Mais, alors, pourquoi es-tu venu ? »


La guide: « ... soudain, on frappa à la porte et un homme tout de noir vêtu demanda si le Lord cherchait encore un partenaire de jeu... »


L'homme en noir: « et oui, je bluffais. J'avais juste envie d'une petite partie de carte.  »


La guide: « ... Effrayé par les cris qui sortaient de la pièce, les habitants décidèrent de la murer et l'on raconte que Lord Earl est condamné à jouer avec le diable jusqu'au jugement dernier. »


Lord Earl: « Tu veux dire ??? »

L'homme en noir: « Hé hé hé. Oui. »

Lord Earl: « Espèce de salopard ! »

L'homme en noir: « Qu'est-ce que tu attendais ? »

Lord Earl (pensif): « Toutes ces années... »

L'homme en noir (philosophe): « Que veux-tu, on est toujours l'artisan des chaînes qui nous entravent. »


L'homme en noir: « Une petite dernière ? »

Lord Earl: « Bah... D'accord » et il distribue les cartes.


La guide: « N'oubliez pas le guide ! »


Rideau.




[création] L’homme qui avait perdu son âme

23 09 2006

Tout avait commencé par des petits détails. Un jour, il se rendit compte qu’il n’arrivait plus à pleurer. Même les oignons ne lui faisaient plus aucun effet. Une autre fois, il constata qu’il avait perdu du poids. Oh, pas grand chose, à peine quelques grammes.

Quelque chose clochait et progressivement, il se rendit compte qu’il lui manquait quelque chose.

Par trois fois, il fit le tour de son appartement en quête d’un objet manquant, passant et repassant sans cesse aux mêmes endroits, fouillant encore et encore les mêmes tiroirs. Sans succès. Il fouilla ses poches, retourna les poubelles. Encore il se retrouva bredouille.

Il eut alors l’idée de fouiller sans sa caboche, explorant en détail le moindre recoin, allant même dans ses lieux obscurs que l’on préfère généralement laisser dans l’ombre. Et là, caché sous un souvenir particulièrement douloureux qui poussa une longue plainte alors qu’il le soulevait délicatement, se trouvait un trou. Pas vraiment un trou. En fait, c’était plutôt du vide, quelque chose d’indéfinissable et sans limite.

Il fit alors un inventaire complet et découvrit que ce qui lui manquait c’était son âme.

Au début, cela ne lui fit ni chaud ni froid. Il se sentit même rassuré de n’avoir rien perdu d’important. A quoi lui avait-elle servit son âme de toute façon ?

Mais au fil du temps, il se rendit compte que sans son âme, la vie ne valait pas la peine d’être vécue. Le vin n’avait plus le même goût, il ne vibrait plus au son de ces musiques qu’il aimait tant et même les filles lui semblaient bien tristes en cette période printanière.

Alors, il paniqua ! Il couru en tous sens en demandant : " vous n’auriez pas vu mon âme ? " mais il ne récolta que des réponses négatives et des regards méprisants. Qui, en effet, pouvait être assez négligeant pour perdre son âme ?

Après tant de recherches infructueuses, il rentra chez lui et ne se mit pas à pleurer.

Le lendemain, il décida de consulter des spécialistes. Il se rendit chez un psychologue, un prêtre et même un sorcier vaudou mais rien n’y fit. Au fil des discussions, il prit néanmoins conscience que personne n’est capable de vous voler votre âme, pas même le diable. Son âme n’était pas perdue, elle avait totalement disparu.

Il se rappela alors ce mauvais souvenir que cachait ce trou laissé par son âme et comprit. Il comprit que c’était lui et lui seul qui était responsable. Que c’était le remords qui avait avalé son âme tout cru. Il comprit que l’on ne peut défaire ce qui a été fait, on ne peut récupérer son âme perdue.

Il apprit à vivre sans son âme, comme un orphelin. Il se mit à espérer que le temps pourrait le sauver. Mais pour cela, il lui faudrait qu’il apprendre à pardonner. A se pardonner a lui-même.